Tic tac tic tac tic tac. Rien ne doit jamais s’arrêter. Pris dans des flux de productions, de transports, de marchandises, d’informations, de relations, d’activités, chaque parcelle de temps doit être rentable. Chaque heure vécue devrait nous rapporter toujours plus d’argent, de plaisir, de compétences, de rencontres. Le temps, voilà un endroit où se joue de nouveau le mythe de l’humain performant, efficace, en pleine maitrise, seul, de sa vie.

Comme le montre Hartmut Rosa dans Accélération, une critique sociale du temps, notre modernité est prise dans un triple phénomène d’accélération, phénomènes qui s’entretiennent entre eux. Une accélération dans l’innovation technique, les usages actuels du numérique et des réseaux sociaux en sont une illustration tout à fait frappante. Une accélération dans le changement social, en témoignent par exemple les mutations de plus en plus rapide de l’institution familiale ou de la sphère du travail. Et une accélération dans nos rythmes de vie. Jonathan Cary dans 24/7, le capitalisme à l’assaut du sommeil nous expose notamment que cette course folle contre le temps s’immisce jusque dans ce qu’on a de plus intime, le sommeil : les heures qu’on lui consacre tendent de plus en plus à diminuer.

Et cette course folle nous use et nous englue dans nos routines, nos habitudes. Elle favorise les effets de répétition et de reproduction de la norme. Pris dans ces vitesses, nous en oublions la direction prise, nous perdons notre boussole. Comme si tout ça manquait vraiment de sens…

Revenir à quelque chose de l’ordre de la lenteur dans cet environnement est un acte subversif. Il nous semble urgent de ralentir, pour ne pas se prendre le mur. Reconquérons « le droit à la paresse ». Prenons le temps de rêver. Arrêtons-nous pour contempler. Respirons. Tout en continuant à agir, mais sans céder à la dispersion : s’engager profondément, intensément dans ce qui fait sens pour nous, dans ce qui rend la vie plus puissante.

A la Turbine à Graines, nous tentons de plus en plus dans nos formations et nos accompagnements de créer ces espaces où ralentir. Parce que poser un pas de côté, c’est s’offrir la possibilité d’autres rythmes. Et c’est dans ces autres rythmes que se joue la possibilité de la pensée et de la création, que nous pouvons inventer d’autres manières de s’engager, de faire ensemble. C’est là que nous prenons le temps de construire les questions qui font bouger sur la durée, plutôt que de céder à l’urgence du besoin en réponses et solutions. C’est dans ces parenthèses ouvertes que se dévoilent les paroles qui comptent, et où on laisse les silences et les corps parler de tout ce qui ne peut être nommé.

C’est aussi dans notre rapport au travail à la Turbine à Graines que nous tentons d’aller moins vite. Pris nous aussi dans nos contradictions : entre cette envie de prendre le temps et tous nos désirs d’action, nos multiples gourmandises. Tiraillé-es entre cette volonté de ralentir et la façon dont on est embarqué-es aussi malgré nous dans ce temps social qui nous enveloppe, les exigences économiques de la structure, la manière dont nous avons été socialisé-es dès l’école dans notre rapport au travail. Comment résister à ces cadences génératrices de souffrance au travail ? Cette interrogation qui traverse l’équipe sera une des questions traitée collectivement à l’occasion de l’atelier-formation Le travail dans tous ses états qui aura lieu du 6 au 8 avril prochains dans la vallée de la Drôme.

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